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Cercle Frantz-Fanon


 

Le prix du sang

par Georges Lafare

Président du Cercle Frantz-Fanon

(fondé par Marcel Manville)

 

4 Mars 2002

L'opinion française sait-elle que jusqu'au milieu des années trente le petit Haïti, ce tiers d'île, contribua annuellement au budget de la richissime France ? Et ceci en remboursement d'une dette contractée un siècle plus tôt, dette formée par l'" énorme indemnité " (60 millions de francs-or) exigée par la France en compensation des pertes humaines et matérielles résultant de la révolution antiesclavagiste des Nègres haïtiens ? Sait-elle que le budget de cette nation, l'une des plus pauvres du monde, était grevé de cette dette à hauteur de 10 % de son montant en 1880, de 40 % en 1913 ?

Voici donc un épisode peu connu de la glorieuse histoire de France, celle de la première décolonisation, à bien des égards prémonitoires de ce que sera celle du XXe siècle ; celle du premier Dîen Bîen Phu, quand les armées de Napoléon, venues en 1802 rétablir l'esclavage aboli par la Convention, capitulent à Vertèires, vaincues par Dessalines, successeur de Toussaint Louverture ; celle de la revanche diplomatique française, quand Haïti, fier et libre, mais " Etat voyou " et paria international de la première moitié du XIXe siècle - puisque dirigé par des rebelles, et des rebelles nègres - sollicita son ex-tuteur français (et possesseur légitime, pour la Sainte Alliance issue du congrès de Vienne) pour obtenir la reconnaissance internationale ; et obtint en 1825 cette forme de " pardon " contre le paiement de cette formidable rançon.

C'est ainsi que l'esclavage et la traite négrière, qualifiés par l'Assemblée nationale, par sa loi solennelle du 1er mai 2001, de " crime contre l'humanité " étaient considérés un peu plus d'un demi-siècle plus tôt comme une institution certes dépassée, mais pour la suppression de laquelle il était encore légitime d'encaisser une réparation en or. Et même en cette première année du troisième millénaire, il n'est pas entré dans l'esprit du législateur, en dépit des appels issus de l'émigration antillaise - notamment du Cercle Frantz-Fanon qui a écrit à ce sujet à tous les groupes parlementaires - de revenir sur cette iniquité historique. La représentation nationale a bel et bien ignoré la question, comme d'ailleurs tout ce qui concernait d'éventuelles formes de réparation pour accompagner sa proclamation, forte certes, solennelle, mais tardive et encore bien timide, vis-à-vis des désastres et atrocités de la traite négrière : et cette abstention est spécialement cruelle s'agissant d'Haïti, auquel il faudrait à tout le moins que la France songe à rembourser le produit honteux de son chantage à l'insertion dans la communauté des nations : quel autre Etat, en effet, responsable et administrateur d'un crime contre l'humanité à l'endroit d'une autre nation, a en outre exigé et obtenu d'être indemnisée pour le coût de la suppression de ce crime ? · travers cette indemnité-dette, l'esclavage et la traite négrière, longtemps après leur abolition formelle, ont continué de marquer dans sa chair la nation haïtienne, telle une malédiction frappant, au-delà des victimes nommées, leur descendance jusqu'à la septième génération.

Et encore ce singulier dommage peut-il au moins être chiffré, tandis que celui fait aux esprits, divisés par les esclavagistes selon les couleurs et les nuances de couleurs des corps qu'ils habitent, est incalculable, tant par son intensité que par sa durée, car il dure encore de nos jours, et pour longtemps encore. On voit bien alors comment nous autres, Antillais des " départements français d'Amérique ", sommes directement concernés par tout ce qui touche à Haïti.

Et, pourquoi, pour nous - qui nous apprêtons à commémorer la mort héroïque (1802) de cet autre Nègre révolté, disciple de Toussaint, le Guadeloupéen Louis Delgrès (" on en veut à notre liberté, mes amis, préférons la mort à l'esclavage ") - Haïti, " terre haute et sauvage ", reste un nom magique. Nous savons bien qu'il est aussi synonyme, dans l'ordre technocratique mondial, de pauvreté et d'anarchie ; qu'il y est même une figure de " l'arriération ", ou - en langage poli du moins - " avancement " : ou plutôt, en langage vrai, qu'il est au contraire un précurseur dans l'ordre de la modernité : mais de cette modernité propre au tiers-monde post-colonial, que l'Occident ne veut pas voir, et qui pourtant l'accompagne partout comme une ombre - où se fondent tous ces pays bizarres, aux frontières absurdes et arbitraires, aux races et ethnies bigarrées et montées les unes contre les autres, aux Etats ratés (" Failed States "), aux gouvernements corrompus et assistés, aux foules égarées, cette cohorte sans tête ni queue déjà prédit par Fanon dans ses Damnés de la terre.

L'autre face de la modernité. Moderne Haïti, précurseur dans la gloire du tiers-monde : oui, Haïti l'a été dans la guérilla révolutionnaire, qui faisait dire au général Pamphile de Lacroix, dès 1819, que les armées régulières, " quelques bonnes et nombreuses qu'elles puissent être ", ne pourront dompter des insurrections populaires. Moderne Haïti, précurseur dans le désespoir du tiers-monde : étranglée par l'inique dette, la jeune République nègre, victorieuse, n'a pu pourtant gagner son indépendance économique et est repassée en quelques décennies sous la domination des grandes puissances, la France d'abord, les Etats-Unis ensuite.

Comment ne pas voir, comme le remarque l'historien Francis Arzalier, qu'Haïti vivait avec un siècle et demi d'avance une situation généralisée aujourd'hui ? Et le scénario du déclin de l'ancienne Perle des Antilles, opulente île d'autrefois, d'où était exporté sucre et café dans le monde entier, n'est-il pas en train d'être reproduit aujourd'hui par le tragique sort de l'Argentine ? Alors, que les autorités françaises - qui ont d'ailleurs su, en quelques occasions, tourner un visage plus généreux vers les Haïtiens, tel celui que leur donna en 1991 l'inoubliable ambassadeur Jean-Raphaël Dufour - songent avec nous à saluer et à accompagner le prochain bicentenaire de la grande révolution antiesclavagiste, fille Caraïbe de la Révolution française. Qu'avec éclat elles s'acquittent de la dette de la dette, qu'elles retournent le prix du sang !

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